Journal tenu par Isaac Beeckman de 1604 à 1634. Tome 1: 1604-1619
(1939)–Isaac Beeckman[p. I] | |
Vie de l'auteurComme beaucoup d'autres familles néerlandaises, celle de Beeckman était originaire des régions qui formèrent plus tard la Belgique. Le nom1) est porté au quatorzième siècle par des magistrats de Gand2); au siècle suivant on le rencontre dans le pays d'Alost et de Termonde3). Encore cent ans plus tard, on trouve à Liège un Guillaume Beeckman, dont le petit fils et homonyme, né en 1571, fut ambassadeur et plusieurs fois bourgmestre de Liège, où il mourut en 16314). A Cologne habitait Cornelis Beeckman, peut-être déjà protestant; ses fils Gérard (1558-1625) et Engelbert (né en 1559) eurent des descendants qui se fixèrent à Hasselt, à La Haye et à Nimègue5). Les armoiries de toutes ces familles6) sont à peu près identiques à celles de la famille de notre auteur7). Des notes de Beeckman, redigées d'après des renseignements fournis par des parents8), permettent de remonter jusqu'à son trisaïeul Hendrick Beeckman, qui demeura au pays de Hees ou Heze en Brabant et laissa au moins deux fils, Gérard et Jean, et une fille Aelken (Adélaïde). De cette dernière naquirent les Veerman et les Daelman, tandis que sa fille épousa un Van den Broecke, également à Anvers. Jean Beeckman mourut à Cologne9), mais Gérard, l'ainé, s'établit à Tournout, ‘où il tenait boutique de toutes choses et fabriquait aussi des chandelles’10). C'est du premier mariage de ce Gérard que naquirent à Tournout: Hendrick (vers 1520), puis Tielman et Gérard, et deux filles: Lynken et Grietken, qui fut la mère des Vernyen. Hendrick Beeckman, le fils aîné, grand-père d'Isaac, ayant quitté sa ville natale de bonne heure, devint, dans la République de Gênes, majordome (‘hofmeester’) à la cour du prince de Melfi, le fameux Andrea Doria (1466-1560). Il y eut pour ami intime Chiapin Vitelli, marquis de Cetone11) et fit la connaissance d'une jeune fille, Mariette, née dans l'île de Cos (patrie d'Hippocrate), mais élevée à la cour de Gênes’12). De leur mariage naquirent dans cette ville trois enfants; cependant ce fut à Tournout, où Hendrick Beeckman, étant retourné vers 1555, avait pris la suite des affaires de son père, que virent le jour | |
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neuf autres enfants, dont Abraham, né le 10 août 1563. Sans doute (notez le prénom donné à leur fils), Hendrick et sa femme avaient-ils embrassé la religion calviniste. En 1566, probablement après l'iconoclastie de Tournout (24 août 1566)1) et au plus fort des persécutions espagnoles, abandonnant leurs biens, ils se refugièrent, avec Tielman et Gérard, en Angleterre. Tandis que Tielman semble s'être fixé à Maidstone, Hendrick et Gérard figurent, en 1566, sur la liste des membres de l'église italienne à Londres2), où la famille du premier est signalée par cette note: ‘Henry Bickman, denizen, a chandler, and his wife and VI children and a maid; they go to the italian church’3). A Londres Hendrick refusa de voir son ami Vitelli-connu par son mépris de toute religion-lorsque celui-ci y fut envoyé en ambassade (octobre 1569); il se lia étroitement avec deux autres réfugiés: Jean Radermacher d'Aix-la-Chapelle et Maarten vanden Zande, de Bruges. Sa femme, Mariette, étant morte en 1570, il se remaria, en 1571, avec Grietken van der Elste, de Meessen, en Flandre. De ses enfants du premier lit seul Abraham survivait4), mais sa seconde femme lui donna encore trois filles (Sara, Tanneken (Anne) et Elisabeth), avant qu'il mourut à Londres le ler juin 15815). Ses affaires furent continuées pas sa veuve, assistée d' Abraham Beeckman. Cependant, dès 1583, celui-ci est qualifié de ‘propriétaire’. Avec sa mère il figure encore en juillet 1585 comme membre de l'église flamande à Londres6), mais il quitta cette ville bientôt après. Middelbourg, capitale de la Zélande, soumise en 1574 à l'autorité du prince d'Orange, fut, surtout après la reddition d'Anvers au duc de Parme (1585), un asile pour une foule de refugiés belges7). Le comte de Leicester, allant avec son armée au secours des Provinces-Unies, y passa, en décembre 1585. Ayant laissé de nombreux parents à Londres, Abraham Beeckman, alors âgé de 23 ans, vint habiter à Middelbourg la maison dite ‘de Kalcoensche Hane’, dans la ‘Giststraete’; il se fit recevoir à l'église réformée de cette ville le 20 avril 15868) et prêta le serment de bourgeoisie le 10 juin 15869). Une autre famille avait connu un sort analogue. A Deurloo en Flandre demeurait Simon de Weert10), homme très riche11). Parmi ses sept enfants nous retiendrons un Lieven (Liévin), dont une fille Liévine, née en 1557 à Peteghem (Astene), se maria avec Simon Lambrechtsen. Une fille de Simon de Weert, Elisabeth, née en 1510, épousa Maurice van Rentergem, de Sottegem (au sud-est de Gand); frère peut-être de Gérard, inten- | |
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dant (‘rentmeester’) à Sottegem du comte d'Egmont, tous les deux membres d'une famille nombreuse1). Janneken (Jeannette), fille de ce Maurice van Rentergem et d'Elisabeth de Weert, entra au couvent de Deinse, mais s'enfuit, avec sa mère, à Sandwich en Angleterre, où elle s'unit à un autre réfugié, Pieter Janssen van Rhee, de Juliers, au pays de Clèves2). A Sandwich elle lui donna, le 21 novembre 1568, une fille, Suzanne, et puis encore une fille, Elisabeth et au moins deux fils; Jean et Pierre. Avec Elisabeth de Weert tous se rendirent à Middelbourg, où Pieter Janssen van Rhee, charron, ‘woonende int houckhuys op de Beestenmarckt, noets over de Zwarte Leeu’, devint membre de l'Eglise réformée en juillet 1578. C'était probablement une des maisons du côté est de la place qui porte actuellement le nom de Varkensmarkt3). Le 24 août 1578 sa fille Sara fut baptisée dans cette ville, où il prêta le serment civique le 16 septembre 1578. Sa belle-mère, Elisabeth de Weert, alors âgée de 74 ans, se fit inscrire à l'Eglise réformée à Middelbourg le 10 décembre 1584. Au baptême de sa fille Hesther assista, le 27 mars 1585, l'épouse de Pierre de Rycke, représentant du prince d'Orange et sa femme y reçut, en 1587, la visite de Gérard van Rentergem, son parent mentionné ci-dessus4). Enfin, le 19 décembre 1587, Van Rhee et sa femme consentirent aux fiançailles de leur fille Suzanne avec Abraham Beeckman, et le mariage fut conclu à Middelbourg le 10 janvier 15885). Ce fut au ‘Beestenmarckt’ (Marché aux bestiaux), dans la maison de son beau-père, qu'Abraham Beeckman s'établit après son mariage, hébergeant ses demi-soeurs Sara et Elisabeth6). C'est là que naquirent trois de ses fils, dont notre auteur était l'aîné: ‘Isaac Beeckman’ - nota celui-ci - ‘le premier enfant qui écrit ceci, est né à dix heures du soir, le 10 décembre 1588 du style nouveau, que je tiens partout; il fut baptisé le ler janvier 1589’7), et cette note est confirmée par l'inscription officielle8). Le nom donné à son fils rappelle que le père faisait partie de ces réfugiés calvinistes qui se comparaient volontiers aux Juifs en exil; il continuait d'ailleurs cette comparaison au baptême de ses autres fils: Jacob, né le 5 novembre 1590, et Daniel, né le 12 avril 1593, mais mort en bas âge. Son beau-père ayant acheté, en 1588, un terrain dans la Hoogstraat (Rue Haute)9), non loin de sa demeure, et y ayant fait bâtir une maison ‘de Twee Hanen’ (Les deux Coqs), Abraham Beeckman alla habiter cette dernière10). C'est ici | |
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que naquirent encore des enfants: Suzanne en 1595, Janneken, en 1597 (peu de temps après que la peste eut emporté (avril 1597) Pieter Janssen Van Rhee et sa femme), Sara en 1600, Marie en 1602, Gerson, en 1604, et les jumeaux Abraham et Esther en 16071). Ajoutons à cette chronique que Sara Beeckman, demi-soeur d'Abraham, se maria en 1595, avec Anthony Alderwerelt d'Anvers, et Elisabeth, en 1600, avec le charpentier Hans Coenen, de Roussel en Flandre. L'histoire de la famille peut être complétée par quelques remarques sur les conditions ambiantes. Le rapide accroissement de la population de Middelbourg, avait entraîné l'extension dela ville, qui fut pourvue (1590-1597) de remparts et de bastions nouveaux. La navigation vers l'Ouest et le Sud s'était rétablie et avait pris un grand essor. Elle fut momentanément entravée par le traité de Vervins, conclu en mai 1598 entre l'Espagne et la France, lequel ouvrit la voie aux provinces restées sous la domination espagnole. Mais le duc de Rohan, qui visita la ville en 1598, pouvait dire d'elle: ‘C'est l'estape des vins de France et d'Espagne, qui de là fournit tous les Pays-Bas, comme le lieu le plus commode. Outre cela c'est l'abord de toutes les marchandises qui viennent d'Angleterre. Et encor qu'elle ne soit du tout sur la mer, par canaux les plus grands vaisseaux y viennent, desquels se voyent ordinairement dans la ville 12 et 1500 d'une veue. Bref je puis dire avec vérité que Middelbourg est une des plus belles et marchandes villes de toutes celles qui sont en la puissance des Estats’2). D'ailleurs on commençait déjà à profiter des relations commerciales avec les Indes. Les habitants de la ville participaient à cette prospérité. C'est dans ces conditions que notre auteur passa sa jeunesse dans la maison de son père, que celui-ci conserva jusqu'à sa mort.
A l'âge de sept ans Isaac fut mis à l'école3), où il fut instruit conformément aux ordonnances gouvernementales4). Peut-être lisait-il alors la ‘Vraye histoire de la bourse de Fortunat’ et le ‘Testament de Louis Porquin’5). ‘Quand j'avais onze ans’ - nota-t-il plus tard6) - ‘je composais plusieurs poésies, et aussi j'embellissais par mémoire une des histoires que j'avais beaucoup lues, comme “Valentin et Ourson” etc., et j'en tirais une comédie de quatre personnages d'environ 500 vers, tous rimés, qui fut jouée.... en présence d'amis et de voisins’. En 1601 le jeune Isaac, âgé de douze ans; fut pensionnaire de Antonius Biesius, recteur de l'école latine à Arnemuiden, non loin de Middelbourg7). Y était ministre Joost (Josse) van Laren (1563-1618), père de Joost (1586-1653) et de Jeremie (1590-1638), qui devinrent plus ou moins célèbres8). Isaac les aura déjà connus ici, quoiqu'ils | |
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visitassent à leur tour l'école latine de Middelbourg. Le fait que Beeckman ne fréquentait pas l'école de sa ville natale, peut donc n'avoir eu rien d'extraordinaire. Mais certaines circonstances peuvent aussi avoir contribué à ce choix. Son père, ‘vir acris ingenii, conspicuae probitatis’, dit-on1), voulait interdire aux ministres de baptiser les enfants dont les parents étaient restés catholiques, et ‘centena aliquot Ecclesiae membra traxerat in partes suas’2). Il s'ensuivit, à partir de 1597, des démêlés, dont nous trouvons les traces dans plusieurs lettres, écrites en partie par Abraham Beeckman, qui s'y montre très versé dans les questions ecclésiastiques. En vain fut-il soutenu par les interventions bienveillantes de son ami Philippe van Lansbergen, de Gand, alors ministre à Goes et connu par ses travaux d'astronomie3). En 1603, le consistoire refusait même d'admettre Beeckman à la Sainte-Cène, mesure qui précédait l'excommunication, et, en 1604, un de ses enfants fut baptisé ailleurs. Isaac ne resta pas longtemps à Arnemuiden. Biesius, nommé, le 16 mars 1602, recteur de l'école latine de Veere, nouvellement créée dans l'ancienne demeure de Balthasar de Moucheron, entra en fonctions le 1er mai 1602, et, selon la coutume, Isaac le suivit, comme sans doute aussi son frère Jacob4). Ils durent y faire la connaissance de Justin Arondeaulx, qui s'y préparait, comme eux, au ministère évangélique, et peut-être déjà celle de Justin van Assche5). A son habitude Biesius y fit représenter des drames latins6). Cependant il mourut au printempss de 1607, et bientôt après, âgé de 18 ans, Isaac quitta l'école avant l'arrivée du nouveau recteur, Abraham Merius (avril 1607). Beeckman père s'étant reconcilié avec les ministres peu de temps auparavant7), à la condition que les deux parties ne divulgueraient pas le point du litige, rien ne semblait s'opposer à l'étude qu'Isaac avait choisie. Il se fit immatriculer, le 21 mai 1607, à l'Université de Leyde, comme ‘linguarum et philosophiae studiosus, in de Sonneveltssteech’, débutant ainsi par les sciences nécessaires à la réalisation de ses desseins8). Cette même année il alla visiter pendant trois mois, à Rotterdam, Jan van den Broecke ‘ad quaedam in arithmeticâ, geometriâ et nauticâ discendum’, matières dans lesquelles ce précepteur s'était spécialisé9). Après les vacances d'été, le 1er octobre 1607, Jacob Beeckman se fit inscrire à son tour. C'était d'ailleurs l'époque où se trouvaient à Leyde Josse van Laren, Jacobus Walaeus, Isaac Hoornbeeck, David Arondeaulx et Petrus Cunaeus, tous Zélandais se préparant au ministère, suivis bientôt d'Antonius Aemilius, de Jacques Schouten, l'ami des Beeckman, et de Jacob Lansbergen, fils de l'astronome | |
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et qui devait marcher sur ses traces. On peut supposer qu'Isaac y aura été l'auditeur de Vulcanius et d'Heinsius pour le grec, de Baudius pour la rhétorique et de Jacchaeus pour la logique1) et la métaphysique2); on pourrait ajouter Reinier Bontius pour la physique. Pour compléter les leçons d'hébreu de Coddaeus, Beeckman et son frère allaient étudier, en 1608, à Amsterdam chez Henricus Ainsworth, fameux Browniste anglais, dont les linguistes à Leyde avouaient ‘que dans la connaissance de l'hébreu ne lui devançait aucun professeur de l'Université, et peut-être personne dans toute l'Europe’3). Puis, le 29 septembre 1609, Isaac, en même temps que son frère, fut immatriculé de nouveau à Leyde, cette fois comme ‘studiosus bonarum litterarum’, demeurant chez Pieter Broetzart. Rudolphe Snellius, connu par ses commentaires sur Ramus4), traitait alors de l'Optique de Ramus5), et Beeckman mentionne les cours de son fils Willebrord, qui lisait Ptolémée et expliquait le système du monde6). Cependant à la fin de 1609, ou au commencement de 1610, on retrouve Beeckman à Amsterdam; peut-être y prêcha-t-il dans une église anglaise7). Probablement revenu à Leyde, il reçut de Rudolphe Snellius, en vue de ses études particulières, une liste d'ouvrages relatifs aux sciences exactes8), et tout porte à croire que se place alors cette période de travail assidu, dont il parle plus tard9). Malheureusement nous ne possédons de lui aucune de ces disputes privées ou publiques qui nous ont été laissées de plusieurs autres étudiants; il a pourtant noté que, dans sa jeunesse, il aimait fort les débats contradictoires10). Au printemps de 1610 les études de Beeckman, qui exigeaient dans le Collegium theologicum, annexe de l'Université, deux ans et demi, étaient sans doute terminées. Peut-être aussi avait-il désiré partir. On se rappelle les querelles à l'Université entre Arminius et Gomarus, professeurs de théologie, dont les partisans se disputaient avec encore plus de véhémence après la mort du premier (19 octobre 1609), et la nomination de Vorstius, qui s'attira les reproches des Calvinistes orthodoxes. En tout cas Beeckman prit part au grand exode d'étudiants de l'Université; le même jour qu'Isaac Hoornbeek, Jacobus Walaeus et son ami Schouten, le 8 août 1610, il remit à l'Eglise de sa ville natale son attestation de Leyde, ‘demeurant chez son père’11). Son frère Jacob partit pour l'académie de Franeker, où il se fit immatriculer le 18 septembre 1610, comme ‘Hebreae linguae studiosus’; il y suivit sans doute les leçons de Sibrandus Lubbertus et du célèbre Jean Drusius12). Le frère cadet d'Isaac et de Jacob déclare13) que leur père, en leur permettant de pour- | |
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suivre leurs études, n'avait nullement eu l'intention de leur procurer ainsi un gagnepain. En effet Isaac apprit, après son retour de Leyde, le métier paternel1). Il ne s'agissait pas seulement de la fabrication de chandelles, mais aussi de la construction de tuyaux, surtout à l'usage des brasseries. Dans la confrérie des graissiers (vettewariers) son père jouissait d'une grande considération: il en fut élu doyen les 1er avril 1595, 11 août 1607, 24 avril 1613 et 15 mai 1620; trois directeurs (beleders) étant désignés par le doyen, Abraham Beeckman remplit cette fonction en 1593, 1596, 1601, 1608, 1614, 1615, 1618 et 16212). Une particularité ne doit pas être passée sous silence: un ministre, Antonius Walaeus, nommé à Middelbourg en 1605, et ignorant la convention de jadis, avait prêché sur le sujet qui avait été la source des querelles anciennes3). Les disputes recommencèrent et donnèrent lieu, de 1608 à octobre 1611, à un échange de lettres entre le ministre et Abraham Beeckman, sans que le différend semble avoir été vidé4). Après son apprentissage, Isaac alla se fixer à Zierikzee, où il fit son chef d'oeuvre, et, le 7 mars 1611, prêta le serment civique, exigé pour l'exercice du métier5); il y présenta à l'Eglise son attestation de foi le 31 mars 16116). C'est aussi à Zierikzee que se trouvait Abraham Merius qui, nommé recteur de l'école latine le 9 août 1610, avait amené de Veere tous ses élèves pensionnaires, tels Justinus van Assche, Daniel Costerus etc.7). On ignore si c'est Jacob Beeckman qui fut nommé, le 27 juin 1611, co-recteur de l'école; en tout cas il le fut peu après, présentant son attestation de foi de l'Eglise de Franeker à celle de Zierikzee le 29 septembre 1611. Probablement les deux frères cohabitaient. Nonobstant sa nouvelle profession, Beeckman ne semble pas avoir renoncé à ses aspirations d'autrefois. En mai ou juin 1612 il s'embarqua à Middelbourg, et passant par Rouen8), se rendit à Saumur, que gouvernait le célèbre Du Plessis-Mornay, et où les Huguenots avaient pour leurs étudiants de théologie une université fréquentée par plusieurs étrangers9). Dans cette ville Beeckman se lia d'amitié avec un certain du Fos10) et il peut y avoir rencontré Antonius Aemilius. En compagnie de Jacques Schouten (qui alla étudier l'année suivante à Montauban) et de Jean Bourgeois, plus tard ministre wallon, Beeckman entreprit en septembre 1612 le voyage de retour11). C'est alors qu'entre Orléans et Fontainebleau il faillit être assassiné par des brigands, mais il n'apprit que plus tard le danger qu'il avait couru12). Sans doute les jeunes voyageurs visitèrent-ils Paris13). Il semble que Beeckman passa de France en Angleterre, où il avait encore des parents, et où il séjourna pour son agrément14). Puis il visita de nouveau Amsterdam, | |
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et regagna la Zélande après une absence de cinq mois: le 30 novembre 1612 nous le retrouvons à Zierikzee1). De même que son frère Jacob, le co-recteur, demanda, en février 1613, à l'association des ministres (la ‘classis’) de l'île de Schouwen, d'être admis comme ‘proposant’ en théologie2), Isaac s'adressa, en juin 1613, à celle de Walcheren. Après avoir été examiné à Middelbourg le 22 juillet, il signa le formulaire3). Toutefois ce fut la ‘classis’ de Schouwen (à laquelle ressortait l'Eglise de Zierikzee) qui lui permit, le 30 octobre 1613, de ‘proposer’, c'est à dire de prêcher4). Malgré ces succès, les frères Beeckman n'atteignirent pas leur but. Leur père l'avait prévu. ‘Il leur avait faire apprendre le métier de chandelier’ - nota plus tard le frère cadet5) - ‘en pensant qu'ils ne seraient pas promus facilement au ministère, puisqu'il était sans recommandations et les ministres lui étant hostiles, à cause de quelques points concernant le baptême, qu'il croyait devoir être refusé aux enfants de parents catholiques. Isaac Beeckman a été quelque temps candidat, mais n'étant point promu au ministère, il a fallu renoncer, et il est devenu chandelier à Zierikzee, en quoi il a bien réussi’. Ce fut à cette époque, semble-t-il, que Beeckman échangea quelques lettres curieuses avec Jeremie van Laren, alors à Franeker6), mais lui-même nous dit7) qu'il croyait alors ses études terminées, ne songeant pas encore à d'autres: bien des heures de loisir ne furent pas utilisées. En effet plusieurs notes de ce temps là lui furent inspirées par son activité professionnelle, notamment par l'installation des pompes et la construction des aqueducs8). Selon toute vraisemblance il fit plusieurs visites à Middelbourg, où son père était assisté, tout au moins depuis 1612, par Jan Lambrechts, fils de Simon (cf. ci-dessus p. II), et où Suzanne, soeur d'Isaac, se maria, en septembre 1614, avec Hans Willaerts d'Anvers. En décembre 1614 notre auteur est à Leyde9), où il a dû revoir Willebrord Snellius, en faveur duquel il fera bientôt quelques observations10); en mars 1615 on le voit à Anvers et à Bruxelles11) et la même année aussi à Harlem et à Amsterdam12). A Zierikzee il eut des rapports fréquents avec son ami Jacques Schouten, ministre à Noordgouwe et Kerkwerve depuis 12 avril 1615, et qui épousa, en juin 1615, sa soeur Janneken. D'ailleurs le jeune Joos Lambrechts, autre fils du Simon susnommé, et qu'il appelle son cousin, servit à Beeckman de valet13). Notons les bonnes relations de Beeckman avec Liévin Werckendet, bourgmestre de Zierikzee, à la prière duquel il fit un projet pour l'aiguade de la ville14). En somme, étant données les conditions sociales d'alors, Beeckman avait à Zierikzee, comme son père à Middelbourg, une positon honorable, qui n'excluait point la possibilité d'arriver à de hautes fonctions dans la magistra- | |
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ture, ainsi que le prouvent plusieurs exemples de familles de régents dans la république démocratique des Provinces-Unies. Cependant le goût pour la science l'emporta chez Beeckman sur les soucis du métier. Pendant les dernières des cinq années qu'il passa à Zierikzee, on le voit consulter plusieurs ouvrages de médecine, et c'est pour se livrer à ce genre d'études qu'il désirait disposer de plus de loisirs. Après que son frère Jacob eut été nommé, le 20 avril 1616, recteur de l'école latine de Veere1), Beeckman laissa en mai 1616 ses affaires à son cousin Joos Lambrechts2), qui prêta à Zierikzee le serment de bourgeoisie le 24 juin 16163). Sans doute est-ce en vue de cette cession que Beeckman fit alors un nouveau voyage en Angleterre ‘pour vendre les tuyaux’4). On peut seulement présumer que Beeckman était rentré de ce voyage avant le mariage, en septembre 1616, de sa soeur Sara avec son parent Jacques van Rentergem, graissier à Middelbourg, mais il était certainement de retour avant la fin de l'année, lorsqu'il fit des observations, en faveur, semble-t-il, de l'astronome Philippe van Lansbergen, fixé, depuis 1614, à Middelbourg5). On ne sait pas avec certitude où Beeckman demeura les années suivantes. D'après une note de son frère cadet6), il aurait logé à Veere chez son frère qui épousa, en mars 1617, une jeune fille de Goes. Nous avons vu en effet les deux frères réunis un peu plus tôt, et nous les verrons ensemble encore dans la suite. Il faut admettre cependant de fréquents déplacements et même des séjours de plus longue durée à Middelbourg, les deux villes n'étant qu'à 5 ou 6 kilomètres l'une de l'autre. En tout cas Beeckman continuait ses études de médecine. De même qu'il a assuré plus d'une fois n'avoir jamais eu de maitre de philosophie, et en général pas de précepteurs7), il se contenta à cette époque de lire par lui-même8), selon une méthode qu'il nous a rapportée9). Il examina et critiqua les auteurs anciens; parmi les modernes il pratiqua surtout les ouvrages de Fernel qu'il résumait en vue des causes et marques des symptomes10). Des périodes de travail intensif étaient donc entrecoupées de longues interruptions11). Mais les obstacles, croyait notre étudiant, ne devaient que stimuler le dévouement et le zèle12). Au cours de ces études une jeune fille mit quelque poésie dans la vie de Beeckman. Selon un biographe zélandais13), Jacob de Cerf et sa femme, Cateline van Exem, ‘avaient été des gens riches, ayant demeuré sur leures propres terres en Flandre, aux environs de Bailleul (Belle) et de Nieppe (Nupkerke)’14). Nous ajoutons que c'était dans le pays voisin | |
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de Steenwinckel que leur naquirent trois enfants: Pierre, Mayken et Péronne, tandis que quatre autres: Florence, Jaquemine, Francine et, en 1600, Cateline virent ensuite le jour à Nieppe1). Inquiétés par le tumulte de la guerre, de Cerf et sa femme avaient déjà commencé à vendre peu à peu leurs biens et à enterrer leur argent dans le sous-sol de la maison. Après la mort de son mari, la mère alla avec ses enfants à Calais, rendu par les Espagnols en 15982); c'était dans cette ville aussi que demeurait Mayken de Cerf, femme de Charles de Mey, qui, avant 1599, avait habité quelques années à Middelbourg3). A Calais-où se trouvait une florissante communauté protestante4) - se mariaient et se fixaient Pierre et Mayken, les enfants de Cateline van Exem. Péronne y convola aussi, avant 1612, avec son cousin François, fils de Charles de Mey que nous venons de nommer; puis, vers 1614, Jacquemine y épousa Pierre Osel, natif, lui aussi, de Nieppe. Ces derniers ménages vinrent s'établir, probablement en 1615, à Middelbourg, où Pierre Osel (marchand de blé, comme son beau-frère François de Mey), demeurait sur le Grand Marché ‘in de Galye’5). C'est dans cette maison qu'on trouve également Cateline van Exem et ses filles Florence et Francine, lorsqu'elles se présentent, le 24 avril 1616, à l'Eglise6), et sans doute la plus jeune fille, Cateline, âgée de seize ans, vivait-elle alors avec sa mère. C'était une famille riche: ‘malgré les grandes pertes subies en Flandre’ - dit l'auteur cité7) - ‘chacun de ces enfants reçut à l'occasion de son mariage sept cents livres8), à cette époque une somme non médiocre’. Dans une note de date postérieure, Beeckman avoue que depuis son départ de Zierikzee pour Middelbourg, il avait éprouvé les tortures de l'amour9). Faute de renseignements plus précis, il nous plaît de supposer qu'il s'occupait déjà vers cette époque de la personne à laquelle il fait allusion dans la note citée et de celle qui deviendra sa femme. En attendant Beeckman entreprit encore des voyages. Certaines notes rédigées au cours de l'année 1615 et à la fin de 1616, font supposer qu'il passa alors quelque temps à Bréda10). C'est là que demeurait peut-être déjà un de ses parents qu'il appellera bientôt ‘Pieteroom’. Domiciliée ‘op de Nieuwe Haven, naest Yperen’, c'est-à-dire assez près de la maison des Beeckman à Middelbourg, la jeune Cateline de Cerf fut reçue membre de l'Eglise réformée de cette ville le 18 mars 1618, mais on peut croire qu'elle fit, elle aussi, un séjour plus ou moins long à Bréda11). En tout cas nous retrouvons Beeckman dans cette ville en avril 161812). En mai suivant, avec son cousin Andries Lambrechts, frère de Jean et de Josse (cf. ci-dessus p. VIII et IX), il visita Bruxelles ‘pour voir quelques-unes | |
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de nos fontaines (fonteynen)’1). Mais bientôt après il fit un voyage de plus grand intérêt, se proposant d'aller prendre le bonnet de docteur en médecine à Caen, en Normandie, où l'Université, devenue plus tolérante depuis 1612, admettait dans ses établissements tous les écoliers sans distinction de religion. Pour le même motif l'Université était visitée par de nombreux étudiants de Hollande2), qui y trouvaient une importante communauté protestante3). Au début d'août 1618 Beeckman s'embarqua à Middelbourg, probablement en compagnie de son oncle Jean, c'est-à-dire Jan Pietersz van Rhee, et d'autres étudiants, et il appert des notes de Beeckman et de son état de dépenses4) qu'il arriva à Caen le 11 août 16185). Au bout d'une semaine il était déjà examiné et admis au baccalauréat et à la licence6). Il faisait ensuite imprimer ses thèses de Febre tertianâ, suivies de corollaires remarquables7). Le 6 septembre il prononcait un discours et défendait ses corollaires, après quoi le docteur-régent Denys Porée de Vandes, peut-être protestant lui aussi, lui remettait le bonnet, la chaîne et l'anneau, et, avec le docteur Gabriel Morice, contresignait sa bulle8). Ayant obtenu ses grades, Beeckman laissait à Caen son oncle, qui y prit le bonnet de docteur en droit en octobre 1618; probablement y laissait-il aussi ses amis Justinus Arondeaux et Justinus van Assche, avec lesquels il était le 19 septembre au Havre. C'est dans cette ville qu'il s'embarquait lui-même à la fin du mois pour la Zélande. Dès le 10 octobre on le trouve chez sa soeur et son beau-frère à Noordgouwe, dans le pays de Zierikzee9), mais il les quitta bientôt pour se rendre à Bréda, où il avait déjà demeuré quelque temps, mais où il fit alors, à partir du 16 octobre, un séjour assez prolongé. Ce séjour, devenu historique, n'avait point pour but la fréquentation de la cour, comme le suppose un récit ancien10), quoique Beeckman ait dû connaitre le gouverneur de la ville, ce Justinus de Nassau que nous avons déjà mentionné; Beeckman se trouvait là simplement ‘pour aider oncle Pierre et aussi pour faire l'amour’11). L'état défectueux des archives municipales de Bréda pour cette époque12), ne nous a pas permis d'avoir de plus amples renseignements sur cet oncle, ni sur sa profession13), et nous pouvons seulement supposer que Beeckman y rencontra la jeune Cateline de Cerf, que nous avons laissée à Middelbourg au printemps de 161814). Or, à Bréda était arrivé aussi, par voie de terre, au commencement de 1618, le jeune René Descartes, alors âgé de 22 ans; on sait qu'il y voulait apprendre, comme beaucoup de ses pareils, le métier des armes, et | |
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étudier, comme il le dira plus tard, dans le grand livre du monde. Ailleurs1) Descartes rappela à Beeckman que leur première rencontre s'était faite ‘non ex delectu, sed casu .... cùm in urbe militari, in quâ versabar, te unum invenirem, qui latinè loqueretur’. Le premier biographe de Descartes2), qui tenait plusieurs informations de deux amis du Français3), raconte que cette première rencontre se fit devant une affiche, dans laquelle un inconnu posait, selon l'usage de l'époque, une question de mathématique; lui ayant traduit l'énoncé, écrit en flamand, Beeckman aurait invité Descartes à lui apporter le lendemain la solution. Ce récit fut amplifié encore ultérieurement4). Toutefois lorsque Beeckman, le 10 novembre 1618, fait pour la première fois mention de Descartes, il note une question différente. La rencontre fut suivie de plusieurs autres et Beeckman, devinant le génie de son nouvel ami, l'exhorta à l'étude. Il lui posa le problème de la chute des graves, celui du paradoxe hydrostatique, celui de la chainette et d'autres encore, qu'on appelait alors physico-mathématiques. En outre il lui communiqua ses notes. La collaboration des deux amis était si étroite qu'ils projetaient même de composer ensemble des traités de mécanique. La théorie de la musique ayant été plusieurs fois l'objet de leurs entretiens, Descartes composa pour Beeckman un traité spécial, le Compendium Musicae, qui se termine par des vues très personnelles5). Quand Beeckman rentra à Middelbourg, le 2 janvier 1619, une correspondance s'établit entre eux. Descartes y exprimait sa reconnaissance envers son ami dans les termes les plus touchants6). N'ayant pas trouvé Beeckman à Middelbourg, en mars 1619, - ce dernier étant alors à Dordrecht, à Rotterdam et à Leyde - Descartes prit congé de lui par des lettres datées d'avril 1619; et continua ses voyages. Mais il promit de lui envoyer encore quelque chose de sa composition7). Pendant la période suivante Beeckman semble s'être arrêté par plaisir à Veere, où son frère Jacob, le recteur, avait en secondes noces, le 10 février 1619, pris pour femme Janneken van Ryckegem, née à Middelbourg en 15958). Ce séjour fut interrompu par plusieurs déplacements. En juillet et août 1619 Beeckman visita notamment, en compagnie de son père, Gorcum, Rotterdam, Delft et Briele, pour s'arrêter de nouveau quelques jours à Bréda9); il voyait aussi son beau-frère Schouten à 's-Heer Arendskerke, où celui-ci était devenu ministre. Mais on retrouve Beeckman à Veere du 19 octobre au 16 novembre 1619. En effet il semble avoir renoncé à la pratique de la médecine, quoiqu'il désirât encore plus tard s'y perfectionner. La carrière de son frère semble lui avoir plu, et c'est à Veere qu'il en a pu connaitre les inconvénients et les avantages.
Cependant de graves événements s'étaient accomplis aux Pays-Bas. A Dordrecht s'était tenu, du 13 novembre 1618 au 9 mai 1619, le Synode national qui s'était prononcé | |
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contre les Arminiens ou Remontrants, et le 12 mai 1619, le Grand-Pensionnaire Van Oldenbarneveldt avait été décapité à La Haye. Partout les fonctionnaires Remontrants furent relevés de leurs charges, et les professeurs des écoles obligés de signer la déclaration d'orthodoxie prescrite par le Synode. A Utrecht, Bernard et Wolpherd Zwaerdecroon, recteur et co-recteur de l'Ecole de St. Jérôme (Hieronymusschool), fondée en 1475, refusèrent de donner leur signature et furent destitués le 5 septembre1). Antonius Aemilius, recteur de l'école latine à Dordrecht, nommé à Utrecht, entra en fonctions le 6 novembre 1619 et fut chargé de se mettre en quête d'un nouveau co-recteur2). Connaissant les Beeckman (cf. ci-dessus pp. V et VII) et particulièrement lié avec Isaac3), Aemilius le fit venir à Utrecht. Beeckman l'emporta même sur le lecteur de la quatrième classe, grâce à sa connaissance de plusieurs disciplines et à ses certificats fort élogieux, appuyés encore par les recommandations orales d'Aegidius Bursius, auparavant ministre à Middelbourg4). Nommé le 17(27) novembre au traitement de cinq cents florins avec logement gratuit, ses parents paraissent cependant avoir été mécontents de sa position, de sorte qu'il ne voulut rester à Utrecht que jusqu'au moment où l'on aurait trouvé un autre co-recteur5). Le document officiel nous apprend qu'il enseigna dans la troisième classe la cosmographie (‘sphaera’), la première et la seconde étant confiées à Aemilius. L'organisation des écoles latines et quelques notes font cependant supposer qu'il donna aussi des leçons de géographie, de langues mortes et de logique6). Des dessins anciens nous montrent l'aspect de l'école, établie dans l'ancien couvent de St. Jérôme, sur la ‘Kromme Nieuwe Gracht’, mais aujourd'hui démolie7). Pour ce qui touche plus personnellement à Beeckman, notons que presque immédiatement après son arrivée, il se mit à prendre des leçons de chant chez Everard Verhaer, élève du célèbre Sweelinck et précepteur, lui aussi, à l'école; mais Beeckman, savant dans la théorie de la musique, avait à la vérité une voix au dessous du médiocre8). Notons aussi qu'il fut invité à la cour du comte Ernest de Nassau9). Peu après, le 3 avril 1620, il partit pour Middelbourg, où, le 4 avril, il fit ses accordailles avec Cateline de Cerf, alors âgée de 19 ans, et dont nous avons déjà parlé. Le mariage fut célébré à Middelbourg dans l'Eglise Neuve, le 20 avril10). Pendant ce séjour il s'occupait d'un projet d'amélioration du port de Middelbourg11), et un peu de son ancien métier12). Il ne l'oubliait pas | |
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tout-à-fait après son retour à Utrecht à la fin de mai1), mais il poursuivait surtout ses études médicales, annotant divers passages de Galien. Il aurait désiré ‘omnium rerum causas investigare’, acquérir, spécialement en médecine, quelque pratique, faire des expériences, pouvoir reconnaître les maladies. Cependant il dut, en raison de sa médiocre fortune et d'une forte myopie, se borner à comprendre les choses ‘animo et mente’2). D'ailleurs, sauf avec Aemilius, il ne semble pas avoir eu de rapports avec ses collègues3). Les soucis de sa charge (l'école comptait, en 1620, 273 élèves) le gênant par trop, il suivit son intention primitive et il résolut, au bout d'une année d'expérience, de résigner ses fonctions. Les évenéments favorisèrent bientôt cette décision. A Rotterdam, où le recteur de l'école érasmienne, Carpentarius, avait démissionné, le magistrat avait ordonné, le 18 juin 1620, de chercher un nouveau recteur, en dépit des espérances données au corecteur Cranenburg. Pendant les négociations4), Beeckman passait, le 16 septembre, par Rotterdam, et se trouvait en octobre à Middelbourg, où il dut rencontrer son frère Jacob. Celui-ci sollicité, le 15 octobre, par le magistrat de Rotterdam, abandonna son poste de Veere le 19 octobre 1620, et Justinus van Assche lui succéda. Ayant de nouveau quitté Utrecht en novembre pour se rendre à Rotterdam, Isaac y aura combiné avec son frère un arrangement qu'ils souhaitaient tous les deux depuis longtemps: comme autrefois à Veere, il seconderait Jacob dans ses nouvelles fonctions, sans demander une nomination officielle, qu'il ne désirait point, afin de garder une liberté qui lui tenait tant à coeur5). Le salaire et les revenus provenant des pensionnaires (convictores) seraient partagés également6). Lorsque, le 26 novembre, Jacob fut nommé définitivement recteur, celui-ci se contenta de six cents florins par an7). Envers Isaac, dont les leçons cessèrent le 11 décembre (style nouveau), le magistrat se montra bien généreux à l'occasion de son départ8). Remplacé par son collègue Simon Wytfelt, Beeckman arriva à Rotterdam le 20 décembre 1620. Ici l'école avait été établie, en 1597, sur les terres de l'ancien cloître des Cellites; elle servait aussi de demeure au recteur, et ce fut là, ou dans le voisinage immédiat (Begynestraet), que se fixa le ménage de Beeckman9). Rotterdam, qui avait alors quelque 26.000 habitants10), - on dit même 50.00011) - était une ville florissante. Mais c'est surtout à la renommée des frères Beeckman que l'école dut son grand essor. On fut obligé d'augmenter le nombre des maîtres. Ainsi, le 17 juillet 1621, nomma-t-on un nouveau professeur, Jacques van der Swaen (Cygnius), et, en novembre 1621, un autre encore, Samuel Minel. En 1622 le recteur avait 64 pensionnaires12). Parmi eux on comptait beaucoup de Zélandais, tels Maximilien et Juste Teelinck, futurs théologiens distingués13). mais on y voyait aussi Martin van den Hove | |
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(Hortensius), né à Delft en 1605, connu par ses travaux astronomiques. Notre auteur enseigna dans les classes supérieures la logique et dirigea les ‘disputes’1). Son frère y appliqua sa connaissance de l'hébreu; on en fit plus d'une fois l'éloge, ainsi que de son savoir des autres langues orientales2). Une lettre qu'il écrivit le 28 juin 1623, à André Rivet, très influent professeur de théologie à Leyde, nous renseigne sur les rapports des deux frères avec plusieurs professeurs de l'Université. Comme l'année précédente Beeckman n'oubliait pas son ancien métier, et, au cours de l'été de 1621, on le voit s'occuper de la pose de tuyaux à Middelbourg et à Veere3). Tout en continuant ici ses relations avec le vieux Philippe van Lansbergen, il parait avoir fait, en 1662, à Amsterdam, la connaissance de Willem Jansz Blaeu, le libraire, géographe et astronome bien connu. Il poursuivait aussi ses études médicales, quoiqu'il refusât d'excercer, ne voulant pas ‘obtemperare aegrotis quasi stipendio obligantibus’4). S'il est possible qu'il ait assisté à Rotterdam au mariage de sa soeur Marie5) avec son parent Abraham du Bois, tisserand à Rotterdam6), du moins se trouvait-il de nouveau en Zélande durant l'été de 1623, à l'occasion des secondes noces de Hans Willaerts (cf. ci-dessus p. VIII) avec Suzanne de la Bissize ou de la Bussière, dont le père était capitaine à Axel. Cependant Beeckman avait aussi à déplorer des deuils. Son frère avait perdu plusieurs enfants. Isaac à son tour vit mourir, en mars 1621 et en novembre 1622, ses deux fils aînés7). Le 20 mars 1624 lui naquit une fille, Cateline, le seul enfant qu'il conserva, mais, cette même année, fut emporté par la phtisie son frère Gerson, né en 1604, qui avait fait, avec son frère Abraham, ses études à Rotterdam et était immatriculé à Leyde en 1623, en montrant déjà de rares dispositions pour le grec et l'hébreu8). Toutefois ces pertes ne le firent pas renoncer aux études. Pendant son séjour en Zélande, en 1623, il avait approfondi à 's-Heer Arendskerke, chez Jacques Schouten et Jacques du Rieu, son ‘cousin’, le problème des corps flottants. Grâce à la présence, parmi ses élèves à Rotterdam, de Frédéric Stevin, né en 1613, fils de feu Simon Stevin, il lui fut donné de copier des papiers laissés par le célèbre mathématicien9). Vers cette époque la position de Beeckman changea. En janvier 1624, il avait déjà été consulté par les bourgmestres de Rotterdam au sujet d'une question technique et envoyé à Gouda et à Schoonhoven10). Après la mort, en août 1624, de Cranenburg, le co-recteur, ce fut Beeckman, qui, malgré la candidature de Cygnius, fut nommé à l'unanimité, le 4 novembre 1624, à la place du défunt, aux appointements de 450 florins par an11). S'étant d'abord établi dans la demeure officielle du co-recteur, l'ancienne église des | |
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Béguins, il la quitta dès mai 1625 à la requête du magistrat1). Le recteur de l'école latine de Brielle étant mort, le magistrat de cette ville demanda à Beeckman, le 22 mai 1625, d'accepter cette place. Mais, et quoiqu'on eût fait en même temps des offres en faveur d'Abraham, son frère cadet, Beeckman refusa, décision que le magistrat de Rotterdam sut apprécier2). D'ailleurs ce n'était pas là sa seule fonction. Elevé dans un milieu calviniste, il ne partageait pas les sentiments des Remontrants. Dans les questions ecclésiastiques il faisait preuve toutefois de modération. Cette preuve on la voit non seulement dans ses rapports avec Justin van Assche, depuis 1623 ministre à Cologne et dont les tendances dissidentes devaient bientôt se manifester, mais encore dans l'attitude qu'il prit lorsqu'il eut été nommé, le 8 juin 1625, ‘ancien’ de l'Eglise reformée à Rotterdam, Il fut alors impliqué dans des démêlés entre les ministres et le magistrat qui favorisait la nomination d'un ministre modéré. Dans ces disputes, qui furent ensuite portées devant le Synode de Woerden en juillet 1625 et devant celui d'Ysselstein en juillet 1626, Beeckman prit le parti du magistrat contre les ministres3). Notre savant parait en effet avoir entretenu de bonnes relations avec le bourgmestre Nicolas Puyck, et il appellera le bourgmestre Gérard van Berckel ‘le plus fidèle ami, que j'avais en Hollande’4). Pendant le co-rectorat de Beeckman l'enseignement dans les écoles latines fut unifié. Le statut de ces écoles avait été déjà discuté en 1619 dans l'assemblée qui se réunit à Dordrecht après le Synode national. Pour régler la question les Etats de la Hollande consultèrent les recteurs (donc aussi Jacob Beeckman), plusieurs professeurs de l'Université de Leyde et des députés ecclésiastiques. Le règlement, établi par les délégués du Sénat académique, fut publié le 2 octobre 1625, pour être mis en vigueur dans les écoles avant les Pâques de l'année suivante5). Nous nous bornerons à mentionner qu'on devait former six classes, dont la première ou supérieure, pouvait être divisée en deux; dans leur section inférieure étaient enseignées les sciences du trivium: Grammatica, Dialectica et Rhetorica, dans la section supérieure les ‘initia solidiora Philosophiae’, pour lesquels étaient prescrits les ouvrages suivants: Physica Magyri, Ethica Walaei6), Arithmetica Gemmae Frisii et la Sphaerica Sacrobosci, tandis que ‘ex Melâ aut Dodonaei, et ex septem tabulis praecipuis Ortelli docebitur situs nobilium orbis terrarum’7). L'étude de la musique était facultative, tandis que ‘disputando de loco concertatio sit’. Sans doute Beeckman applaudissait à cette réforme. Quelques-unes de ses notes nous montrent l'idéal qu'il se faisait d'une bonne école8) Vers la fin de 1625 Beeckman perdit son père, qui mourut à Middelbourg le 2 décembre, âgé de 62 ans, laissant des manuscrits9). Son fils nous a donné un portrait du défunt10). | |
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A la suite de ce décès, la famille fit vendre, le 12 janvier 1626, diverses maisons voisines du de Twee Hanen, et Isaac s'occupa de ces affaires1). La mère des Beeckman, Suzanne Pieters van Rhee, semble s'être fixée par la suite à Rotterdam, tandis que la maison de famille à Middelbourg était occupée par le chandelier Louis Vergrue, de Bruges, qui se maria à Middelbourg, le 20 mai 1626, avec Esther Beeckman, la plus jeune soeur de notre savant. Aux relations de Beeckman à cette époque, nous pouvons ajouter Reneri, bien connu dans l'histoire du cartésianisme, et dont il fit sans doute la connaissance par l'intermédiaire de Rivet; il le voyait à Amsterdam en 16262). A Rotterdam même il fréquenta la famille honorable des Vernatti, notoire par les entreprises des drainages en Angleterre. C'est enfin avec quelques concitoyens, parmi lesquels le mathématicien Stampioen le jeune, et le médecin Fornerius, habile organiste, que Beeckman fonda, en 1626, un Collegium mechanicum, où furent traitées des questions pratiques qui pouvaient être utiles au magistrat, et dont il nous a gardé les procès-verbaux3). Cependant des changements se préparaient. Après la mort, le 10 octobre 1626, de leur recteur Gérard Bor (Borraeus), les curateurs de l'école latine de Dordrecht avaient consulté en vain Antonius Aemilius pour le choix d'un successeur. Puis l'un d'eux, Adriaen van Blyenburg, s'étant rendu à Leyde ‘pour parler avec plusieurs savants’, ceux-ci lui recommandèrent Isaac Beeckman ‘qui avait alors grande réputation comme mathématicien et philosophe’. Le 15 février 1627 des envoyés, parmi lesquels, sans doute, le secrétaire Balthasar Lydius, proposaient à Beeckman, à Rotterdam, le salaire ordinaire de six cents florins, augmenté de la moitié du ‘minerval’, plus une demeure gratuite et l'exemption des octrois. Le 20 février 1627 Beeckman accepta. On lui accordait un supplément de trois cents florins pour le transport de ses meubles et de sa bibliothèque4). A sa place on nomma, le 24 février 1627, Van der Swaen (Cygnius), déjà mentionné, tandis que le poste de ce dernier fut occupé par Abraham Beeckman, adjoint à son frère Jacob dans ses fonctions de recteur5). En vain le magistrat avait-il essayé de retenir notre savant. Sans rancune il lui offrit, lors de son départ, une coupe d'argent6). Une cinquantaine d'années plus tard le recteur et le Sénat académique de l'Université de Leyde donnaient en exemple ‘de schole tot Rotterdam ten tyde Jacobus ende Isaacus Beeckmannus aldaer rectoren waeren, uyt dewelcke niemant wiert gepromoveert, die sich niet en hadde geoeffent in 't lesen van goede autheuren ende historien, uyt dewelcke gehouden waeren publice het gedenckwaerdigste te vertellen, latynsche brieven te schryven, dissertatien te houden, oratien te doen, selff te opponeren, defenderen etc., door welcke exercitien alleen iemant kan werden bequaem gemaeckt omme op de Academie comende, onder het beleyt ende directie van de professoren syne studien loffelick te voltrecken’7). En effet le renom des mérites de Beeckman avait déjà précédé son départ pour Dordrecht. | |
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A cette époque Dordrecht était, sinon la deuxième, du moins une des villes principales de la Hollande. Son aspect nous est connu par plusieurs plans1), et l'on vantait volontiers son état florissant2). A Dordrecht comme à Rotterdam, la demeure du recteur faisait partie de l'école, établie dans l'ancien couvent de Ste Claire ou des Soeurs grises, dans le ‘Nieuwstraat’. Après un discours de Balthasar Lydius, Beeckman inaugura ses leçons le 2 juin 1627 par un discours de Figuris isoperimetris3). L'historien de l'école fait une brillante description de l'entrée solennelle du nouveau recteur4). Les curateurs avaient désiré un homme en mesure de lui rendre la réputation qu'elle avait eue sous les rectorats de Nansius, de Gérard Vossius et d'Aemilius, mais qui avait bien diminué sous celui de Borraeus. Leur espérance fut comblée dès le lendemain lorsqu'un ancien élève de Beeckman, prononça à son tour un discours5). Peu de temps après, le peuple, ravi de la renommée du recteur, attribuait à ses connaissances astronomiques un pouvoir extraordinaire, ce dont notre savant se moque dans diverses notes datées de 1628 et 16316). Relativement à la vie de famille de Beeckman, notons qu'il perdit encore prématurement plusieurs des enfants qu'il avait eus de sa femme Cateline de Cerf7). Plus pénibles encore lui auront été la perte de sa mère, Suzanne van Rhee, qui mourut à Rotterdam le 25 juin 1629, et celle de son frère Jacob, son fidèle collaborateur pendant tant d'années, et qui fut emporté, comme Gerson, par la phtisie, dans la même ville, le 27 août 1629. A la requête de Beeckman il fut procédé à l'autopsie du défunt, ce qui permit de découvrir la nature de son mal8). Bientôt après, son frère cadet, Abraham, quitta Rotterdam, ayant été nommé, le 1er décembre 1629, professeur de latin à l'école de Dordrecht. Cependant, en 1631, Janneken van Ryckegem, la veuve de Jacob Beeckman, se fixa avec ses deux enfants à Middelbourg9). D'autre part, après beaucoup de difficultés, Sara Beeckman, soeur de notre savant et veuve de Jacques van Rentergem, avait pu se marier, en avril 1630, avec Justinus van Assche, qui s'étant conformé aux sentiments des Remontrants, avait renoncé au ministère pour s'appliquer à la médecine, et s'était établi, en 1631, médecin à Amsterdam. Il a laissé plusieurs lettres adressées à des dissidents connus et où il abordait aussi des sujets de physique10). A l'école latine se donnait sans doute à peu près le même enseignement que celui qu'avait introduit à Rotterdam le règlement arrêté, en 1625, par les Etats de Hollande. Entre 1629 et 1632, on y trouvait, outre Beeckman et son frère Abraham, les professeurs Abraham van Elderen, co-recteur, Godefroid van Wessem, et Johannes Vincentius, troisième et quatrième professeurs de latin, Pieter van Godewyck et Jan Jansz., tous deux professeurs de néerlandais. Les élèves étaient répartis en sept classes. A partir de la nomination de Beeckman leur nombre s'accrut de plus en plus; lui-même nota qu'il | |
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y avait 50, puis 60 et 70 pensionnaires1). ‘Jamais’ - dit l'historien de l'école2) - ‘pas même sous Nansius et Vossius, l'école n'avait été si célèbre; jamais l'afflux de jeunes gens, de toutes les contrées des Pays-Bas, et même de la France et de l'Allemagne, n'avait été si grand. L'école ne pouvait pas recevoir tous les élèves, la demeure du recteur ne pouvait pas abriter les pensionnaires; plusieurs de ces derniers devaient être logés chez les précepteurs et chez les bourgeois, plusieurs élèves devaient être instruits dans leurs propres chambres. D'après la tradition, l'école aurait été fréquentée, en 1635, par plus de 600 étudiants, et parmi eux.... ceux que j'aurais dû nommer en premier lieu: Cornelis et Jean de Witt (le futur grand-pensionnaire de Hollande)’. ‘Alors’ - écrivait Sylvius3) - ‘on croyait l'école de Dordrecht la plus excellente parmi les écoles de la Hollande, tant pour le nombre des pensionnaires que pour la qualité de l'enseignement donné à la jeunesse’. Ainsi l'espoir des curateurs n'était point déçu. Un aperçu des relations personnelles de Beeckman, pendant les dix années de son séjour à Dordrecht, nous apprend qu'il continuait d'entretenir de bons rapports avec André Rivet à Leyde. Rivet lui fit connaître, au printemps de 1629, le P. Mersenne, le célèbre Minime de la Place Royale, à Paris4). C'est à Rivet également que Beeckman dut de recevoir, au cours de l'été de 1629, la visite du non moins célèbre Gassend, partisan, comme lui, de la philosophie atomique. D'autre part Abraham, le frère cadet de Beeckman, séjourna à Paris au printemps de 1630. Dans l'été de la même année 1630 Beeckman reçut la visite de Mersenne, qui fut son hôte plusieurs jours. Mais la plus intéressante amitié de Beeckman resta sans doute celle de Descartes, qui l'avait quitté au printemps de 1619. Ayant cherché en vain son ami à Middelbourg, le philosophe alla le voir d'abord à Dordrecht, en octobre 1628, et lui fit part de ses dernières découvertes5). Après un séjour à Paris, Descartes se fixa définitivement en Hollande au printemps de 1629. Vers l'époque de la visite de Mersenne, leurs relations furent troublées pendant quelques temps, mais elles se rétablirent dès avant l'été de 1631, grâce sans doute à l'humeur conciliante de Beeckman. Celui-ci restait également en rapports suivis avec son ancien élève Hortensius, à Leyde. Traducteur de quelques ouvrages de l'astronome Van Lansbergen, Hortensius vit croître sa propre réputation d'astronome. Avec Beeckman il procéda à plusieurs observations, tant à Middelbourg qu'à Dordrecht, où le magistrat avait fait installer pour Beeckman une sorte d'observatoire6). C'est par l'intermédiaire de Beeckman que son ami Stampioen, à Rotterdam, posait à Descartes, à la fin de 1633, un problème qui nous est connu7). A ces relations de Beeckman il convient de joindre ses liens d'amitié avec les notables de la ville de Dordrecht: Jacob de Witt et sa femme, les parents de Cornelis et Jean de Witt, ses élèves; les médecins Cornelis van Someren, promu à Caen comme Beeckman, et Jean van Beverwyck, correspondant de plusieurs savants étrangers et auteur de travaux médicaux et littéraires; les ministres Gosuinus van Buytendyck et André Colvius. Mais Beeckman n'aura probablement pas borné ses fréquentations au monde des savants. A la vie intellectuelle de Dordrecht se trouvait associée une école de poètes, qui se réunissaient souvent à Develstein, château des environs appartenant au bourgmestre Cornelis van Beveren. Beeckman, qui aimait la musique depuis longtemps et s'était efforcé d'apprendre à chanter, peut avoir assisté | |
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aux séances de ces poètes, dont au moins le célèbre Jacob Cats, Balthasar Lydius et Pieter van Godewyck, le précepteur, étaient ses amis1). Ajoutons encore ses rapports étroits avec sa famille en Zélande. Au sujet de celle-ci nous relèverons seulement que Janneken van Ryckegem s'était remariée à Middelbourg, le 8 décembre 1632, avec Thomas Vergrue, veuf originaire de Bruges2). Notre Journal se termine par une série de notes, rédigées lorsque l'auteur, entre 1633 et novembre 1635, tachait d'apprendre (notamment à Dordrecht, Middelbourg et Amsterdam) l'art de polir des verres pour mieux conduire ses observations astronomiques. Cette biographie doit donc être complétée par des renseignements tirés d'autres sources. Au cours de l'année 1634 s'étaient déjà produits à Dordrecht, semble-t-il, des cas de peste3). Un des élèves de l'école latine étant mort de cette maladie, effroi de nos ancêtres4), beaucoup d'entre eux quittèrent la ville, notamment sept Zélandais, dont le vaisseau coula malheureusement, le 20 novembre 1634, non loin du port; six furent noyés et entre autres des cousins de Beeckman5). Cet accident et le départ prochain d'Abraham Beeckman, nommé recteur de l'école latine de Gorcum, incitèrent le magistrat à prendre, le 5 janvier 1635, des mesures pour sauver et réformer l'école latine ‘qui semble être tombée actuellement en quelque décadence’, et à fonder, comme on l'avait fait, en 1634, à Utrecht et à Amsterdam, une école illustre. A la date indiquée on y nomma professeur d'éloquence et d'histoire le ministre Westenburgh, et, pour la physique et le grec, le médecin Van Nuyssenburgh, qui tous deux commencèrent leurs leçons en février6). Beeckman parle de cet événement dans une lettre du 13 février 1635 à son frère Abraham, alors sur le point de se marier avec Marie Coppin, de Cologne. Lui-même ne paraît pas avoir recherché le poste de professeur dans la nouvelle école; il songea même à se retirer en Zélande. Ce fut peut-être sous l'impression des graves circonstances où l'on vivait alors, que Beeckman et sa femme firent, le 24 mars 1635, leur testament chez le notaire Johan Pietersz Vekemans à Dordrecht. Ils exclurent la Chambre des orphelins de cette ville de toute activité à l'égard de leures deux filles: Cateline, née à Rotterdam en 1624, et Suzanne, née à Dordrecht le 28 octobre 1633, qui furent sans doute désignées comme héritières des terres que Beeckman avait achetées en Flandre7). En effet après une terrible incursion à Leyde, au cours de l'été de 1635, la peste continuait de menacer Dordrecht. C'est en vain que le savant Jean van Beverwyck prodiguait ses conseils8). La vie se passait dans l'inquiétude. Quoique la dernière lettre de Beeckman à Mersenne qui nous ait été conservée, soit datée du 30 mai 1633, il faut admettre que ses relations avec les savants français se prolongèrent au delà de cette date. Ce fut sans doute sur les instances du Minime que le célèbre Desargues envoya à Beeckman un de ses opuscules, daté de Paris en mai 1636, | |
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dont l'un des très rares exemplaires qui se sont conservés, porte la dédicace autographe: ‘Pro viro clarissimo Isaaco Beekmanno Dordrecsetensis(sic) Collegij Rectore1). Chose étrange, lorsque Charles Ogier, secrétaire de l'ambassade envoyée par Louis XIII en Pologne, passe, en août 1636, par Dordrecht, il cite seulement, comme savant de cette ville, le directeur de la Monnaie, Simon Rottermondt, ‘habile astronome et physicien’, qui lui montra sa sphère céleste imitant le mouvement des astres2). Bientôt après Beeckman fut mêlé à une affaire qui eut alors un grand retentissement. Comme plusieurs autres savants, il s'était occupé du problème de la détermination des longitudes en mer. Dès 1611 Galilée avait proposé à cette fin l'observation des satellites de Jupiter, et il avait offert sa méthode, en 1612, mais sans beauccoup de sucès, au roi d'Espagne. Elle avait d'autre part été trouvée par Gaultier et Peiresc à Aix vers la même époque, et Beeckman lui-même l'avait indiquée en 16313). C'est surtout sur les instances d'Elia Diodati et de Hugo de Groot (Grotius) à Paris, de Laurens Reael, ancien gouverneur des Indes orientales, et de Gérard Vossius à Amsterdam que Galilée présenta son système, en août 1636, aux Etats-Généraux des Pays-Bas. Ceux-ci nommèrent, le 11 novembre 1636, comme commissaires Reael, Hortensius et Blaeu d'Amsterdam, et Jacques Golius, professeur à Leyde, mais ces derniers s'adjoignirent sans doute Beeckman, car il est mentionné en cette qualité dans plusieurs lettres à ce sujet. D'après ces dernières4), Beeckman aurait énoncé le principe de la méthode de Galilée dans une de ses lettres à Mersenne; Hortensius en parle de même dans sa correspondance avec Morin, qui s'occupait, dès 1633, d'une autre méthode en vue du même but. Ces communications donnaient lieu à quelques difficultés; mais, par suite de la cécité complète de Galilée et de la mort de la plupart des commissaires, la proposition du savant d'Arcetri n'aboutit pas.
Beeckman fut myope de bonne heure5). Ce défaut fut encore aggravé par l'apparition, en 1631, d'une cataracte6), accompagnée d'un accident grave dont il fut alors victime7). Quoiqu'il semble avoir beaucoup souffert, il se rétablit, et pouvait dire, peu de temps après, qu'il n'avait jamais été malade8). Sur la foi de son frère cadet nous avons noté que Beeckman n'avait point exercé la médecine; en effet ses papiers ne mentionnent son intervention que dans quelques cas spéciaux9). A ces cas il faut ajouter le soin qu'il devait prendre de sa propre santé. Ses frères Gerson et Jacob étant morts de phtisie, Beeckman avait fait procéder à leur autopsie; il avait l'intention de prier ses amis de faire faire aussi la sienne10). Peut-être soupçonnait-il déjà son propre mal, lorsqu'il notait que les | |
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phtisiques accusent à la fin de leur existence une perte de poids continue1). En tout cas notre savant, désireux de tout contrôler et de tout savoir, a, au cours de ses dernières années, relevé dans son manuscrit les chiffres concernant son propre poids, en les comparant parfois à ceux d'autres personnes2). Il nous apprend ainsi qu'il a eu, en mai 1636, une grave crise hémoptysique. Il semble toutefois s'être rétabli: le 1er octobre 1636 il pouvait assumer, à Middelbourg, avec Hans Willaerts, la tutelle des deux enfants de son frère Jacob et de Janneken van Ryckegem3), dont Samuel Beeckman, né à Rotterdam le 30 décembre 1625, était d'ailleurs son élève à Dordrecht. Nous avons signalé l'activité de Beeckman relativement aux longitudes pendant l'automne de 1636; le 20 mars 1637 il pouvait encore faire, avec Colvius, des observations astronomiques4). Néanmoins les notes susmentionnées montrent, surtout à partir de janvier 1637, une diminution de poids assez rapide et la fin ne se fit pas attendre. Quelques biographes plus récents font mourir Beeckman de la peste. Elle enleva en effet à Dordrecht dans l'automne de 1636, les deux professeurs de l'école illustre, Westenburgh et Van Nuyssenburgh, et, en six mois, 2940 habitants5). Il convient cependant de se méfier de cette assertion, car, à cette époque, le diagnostic de la peste était assez inçertain. D'ailleurs nous avons le témoignage formel de son frère cadet Abraham. Parlant, dans un autre endroit, de la phtisie, comme d'une maladie ‘qui semble propre à notre famille’6), il note à propos de Beeckman: ‘Il est mort le 19 mai anno 1637, de la phtisie, âgé d'environ cinquante ans’7). Caspar Parduyn, de Middelbourg, ami d'enfance de Beeckman, lui succéda comme recteur, et entra en fonctions le 10 mars 1638.
Nous n'avons malheureusement pas de Beeckman un portrait incontestable, comme celui qui a été fait de sa belle-soeur Janneken van Ryckegem8). Lui-même nous apprend qu'il était de taille médiocre (1, 60 m. environ) et qu'il pesait ordinairement 125 livres9). Timide, il aimait dans sa jeunesse se laisser conduire par son frère Jacob. Plus âgé il ne pouvait discourir que dans un milieu ami; promptement à bout de souffle, il se montrait vite fatigué dès que les propos n'étaient pas agréables (comme ils le sont ordinairement, ajoute-t-il, ‘quia non physica’)10). Assez malhabile, en outre, à s'exprimer en d'autres langues que la sienne; d'autre part, peu soigneux dans la tenue de ses livres et de ses habits11). Sa foi était si petite qu'il la croyait la plus faible de toute la Chrétienté12). | |
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Son imagination était assez forte1); aussi fut-il considéré à Dordrecht comme le meilleur joueur d'échecs2). Sa gentillesse ressort de plusieurs de ses notes3); elle fut reconnue même par Descartes dans la lettre amère qu'il lui écrivit en novembre 1630, et elle résulte encore de la note conciliante que notre savant rédigea dans l'été de 1631, et qui concerne probablement son ami4). Aussi Descartes, dans une lettre à Colvius en date du 14 juin 1637, le déclara-t-il ‘extrêmement philosophe’. Abraham Beeckman conclut ainsi la petite notice qu'il a consacrée à son frère: ‘Il était de petite stature, comme son père, grand en jugement, excellent en esprit, charmant de nature et agréable dans la conversation. Il évitait tout différend et querelle; très aimé de ses élèves, il était gentil envers chacun’5). Abraham avait déjà parlé de l'oeuvre scientifique de son frère, qui ‘s'était toujours adonné à la méditation, comme ce livre en peut témoigner’6).
Après la mort de Beeckman, sa veuve Cateline de Cerf retourna, au commencement de 1638, à Middelbourg, accompagnée de ses filles Cateline et Suzanne7). A Middelbourg demeuraient plusieurs de ses parents et de ceux de Beeckman. A Flessingue, ville toute proche, Abraham Beeckman était recteur de l'école latine dès septembre 1636 et Samuel Beeckman, le fils de Jacob, y poursuivait ses études; Pieter van Rhee, fils de Jan Pieters van Rhee, l'oncle de Beeckman, s'y maria, en novembre 1637, avec Marie van Pere, fille d'Abraham et d'Agnieta van Couwenburgh8). Il semble bien que Suzanne, la plus jeune fille de Beeckman, mourut à Middelbourg bientôt après9). Cateline, l'aînée et seule descendante de notre savant, devint membre de l'Eglise réformée à Flessingue au début de 1642, et s'y maria, le 13 avril suivant, avec Abraham van Pere, frère de Marie, mentionnée ci-dessus10). Celui-ci fut, à partir de 1651, plusieurs fois conseil et échevin de sa ville natale, et qualifié aussi de ‘seigneur de la colonie de Rio de Berbice11). De ce mariage naquirent plusieurs fils qui ont occupé de hautes fonctions dans la magistrature de la Zélande12). Abraham Beeckman, le frère cadet d'Isaac, fut ensuite recteur de l'école latine à Goes (1646-1652), à Rotterdam (1652-1661) et à Tholen, où il mourut le 5 juin 166313). Parmi les fils que lui donna Marie Coppin, nous citerons Elias, rendu célèbre | |
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par sa défense héroique de la ville d'Aardenburg, en 1672, contre les troupes de Louis XIV1), et son frère aîné Abraham, à partir de 1678 commandeur d'Essequibo, à qui succéda, en 1690, son parent Samuel Beeckman, qui y mourut en 17072). Mentionnons enfin le fils unique de Jacob Beeckman, le Samuel Beeckman déjà nommé, qui remplit à Middelbourg plusieurs fonctions dans la magistrature. En 1669 il fut délégué élu des vingt principaux participants au commerce avec la Guinée, et, en 1676, directeur de la Compagnie des Indes occidentales. Il se maria une première fois, en 1647, avec Anna Bleeckers, puis une seconde, en 1670, avec Maria de With, fille de l'amiral Witte Cornelisz. de With; il fut enterré, ‘avec des carosses’, à Middelbourg le 8 août 1689. Sa fille Maria Beeckman épousa, en 1692, Daniel Radermacher, second fils de Johan, bailli de Middelbourg3). Des descendants de son homonyme. le gouverneur d'Essequibo, occupaient encore au 18e siècle divers emplois en Zélande et notamment à Middelbourg, mais il nous semble inutile de les mentionnier ici. |
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