No 278.
J. Chapelain à Christiaan Huygens.
8 avril 1656.
La lettre se trouve à Leiden, coll. Huygens.
Elle est la réponse au No. 270. Christiaan Huygens y répondit par le No. 299.
Monsieur,
J'ay eu peur d'abord de vous respondre en ma propre langue lorsque j'ay leu ce que vous m'auiés escrit en cette langue, d'vn stile si pur, si desembarassé et si peu commun à nos François mesmes. Il m'a semblé que vous me mettiés a vne dangereuse espreuue, et que si lon conferoit jamais mes paroles auec les vostres, il se pourroit faire que lon vous prist pour le naturel et moy pour l'Estranger. En effet pour euiter cette petite honte j'ay pense recourir au Latin pour m'aquiter de ce que je vous dois, m'estant beaucoup moins desauantageux de vous estre inferieur en vn langage emprunté qu'en celuy qui m'est propre. Il est vray qu'on ne peut pas dire que le nostre ne soit pas le vostre aussi et si vous ne l'aués pas sucé auec le lait de vostre Nourrice vous l'aués apris entre les bras et de la bouche de Monsieur vostre Pere qui depuis si longtemps se l'est appropriée a vn degre que Monsieur
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de Balzac1) m'en a plusieurs fois tesmoigné de l'admiration. Ie respons donques, Monsieur, à vostre obligeante lettre et je le fais en ma langue maternelle, quand j'en deurois rougir deuant vous. Le souuenir que vous aués eu du conseil que je vous donnay2) a vostre depart de cette Cour et le soin que vous aués eu de le suyure dans la publication de la descouuerte de la Planette qui accompagne Saturne est vne chose qui m'a sensiblement touché, non seulement parceque ce m'est vn plaisir fort grand de voir mes auis en quelque consideration aupres de vous mais principalement parce qu'il vous en doit reuenir vne fort grande gloire et au Public vne notable instruction. Aussi ne scauroisje vous exprimer assés bien le ressentiment que j'en ay, et je suis reduit à vous prier d'imaginer ladessus tout ce que je dois, et de croire que mon coeur sent ce que ma langue ne scait pas dire. Au reste il vous faut feliciter de ce noble Dessein qui paroist dans vostre jmprime de donner tout le Systeme de Saturne, et en mon particulier je m'estime bien heureux d'auoir quelque part aux bonnes graces d'vn Homme comme vous qui dans vne si grande jeunesse ne peut s'estre desja eleué si haut, sans laisser juger qu'en vn âge plus auancé il se fera perdre de veüe et passera les bornes de l'humanité. I'ay veu cet jmprimé auec vne particuliere joye; Ie l'ay leu moymesme en nostre Assemblée Academique de chés Monsieur le Chancelier3) frequenti Senatu, et dans vne autre d'hommes de lettres de ches Monsieur Menage4), et en toutes les deux la nouueauté de la chose a surpris et sa beauté a charmé tous ceux qui l'ont entendue. I'espere que mon soin aura contribué quelque chose a l'accroissement de vostre reputation. Des trois Exemplaires j'en ay donné deux, l'vna Monsieur de Montmor5)
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Maitre des Requestes hoste de Monsieur Gassendi, l'autre a vn Mathematicien, qui est fort digne de cette communication. Si je voy qu'il en soit besoin je le feray reimprimer pour en respandre des copies. Enfin il ne tiendra pas a moy que vostre honneur ne s'establisse en ces quartiers comme il le merite. Assurés je vous supplie Monsieur vostre Frere de mon treshumble seruice. Faittesmoy aussi la grace de prendre le soin de l'jncluse, et de la faire tenir fort seurement a Monsieur Heinsius6) mon intime Amy de la santé et des affaires duquel je suis en peine7). Ie luy ay escrit par deux autres voyes et je crains que mes lettres ne soient pas venues jusques à moy8). Cela me fait recourir a vostre courtoisie pour cela. Soit donc qu'il soit à la Haye ou a Leyde ou ailleurs ayés la bonté s'il vous plaist de luy faire tenir cette lettre et de le conuier a me respondre par vostre voye, car je voy bien que vos paquets viennent fort seurement de deça. Vous jugés bien quvn homme qui prend
cette liberté aupres de vous doit estre bien persuadé de la beauté de vostre ame, et qu'il ne peut vous croire si humain et si officieux aussi bien que si plein de rares connoissances sans estre extremement
Monsieur
Vostre treshumble et tresobeissant seruiteur
Chapelain.
De Paris ce 8. Auril 1656.
A Monsieur, Monsieur Christianus Huggens de Zulichem.
A la Haye. |
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1)
- Jean Louis Guez Seigneur de Balzac naquit à Angoulême en 1594 et mourut le 18 février 1654 à Paris. Comme prosateur il a beaucoup contribué au perfectionnement de la langue française; dès 1634 il fut membre de l'Académie.
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2)
- Voyez la Lettre No. 271.
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3)
- Il y avait deux
Chanceliers, chacun pour une partie de l'Université, savoir:
Pierre Loisel, docteur en théologie, curé de St. Jean en Grève, plus tard recteur, puis (juin 1648) chancelier de Notre Dame.
Jean Fronteau, né en 1614 à Angers, et mort le 17 avril 1662. Il était chanoine, puis devint (décembre 1648) chancelier de l'Abbaye de St. Geneviève. Un des plus savants hommes de son temps, il parlait neuf langues. Soupçonné de jansénisme, il fut banni à Angers en 1661, mais rappelé dès 1662.
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4)
- Gilles Ménage, né à Angers le 15 août 1613, décéda à Rome le 23 juillet 1693. Erudit lettré et bel-esprit, critique acharné, non exempt de pédantisme, il s'attira bien des querelles et se fit beaucoup d'ennemis, de sorte qu'en 1684 l'Académie à grande majorité refusa de l'admettre comme membre. Pourtant il était fort recherché, et dans sa maison du cloître Notre-Dame il réunissait, tous les mercredis, une nombreuse compagnie de gens de lettres: ces réunions étaient les Mercuriales, tandis que les Martiales avaient lieu chez Louis de Courcillon, abbé de Dangeau, et les Joviales chez la reine Christine. Les Menagiana, collection d'anecdotes et de traits d'esprit ayant rapport ou attribués à Ménage, sont très connus et ont eu diverses éditions.
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5)
- Henri Louis Habert de Monmor fut Libellorum Supplicum Magister et avait une grande bibliothèque; c'est chez lui que Gassendi passa la fin de sa vie, de 1653 à octobre 1655, et qu'il composa les éloges renommés de
Tycho-Brahé, Kopernik, Pürbach et Regiomontanus.
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6)
- Nicolaas Heinsius, fils de Daniel Heinsius et de Ermgard Rutgers, naquit à Leiden le 20 juillet 1620 et mourut le 7 octobre 1681 à la Haye. Il a beaucoup voyagé à la recherche de manuscrits, de vieux livres et de monnaies, en partie pour la Reine Christine de Suède, qui pourtant ne lui paya pas ses débours. Il entretint une correspondance étendue, et sut bien reçu partout: il a laissé une bibliothèque renommée.
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7)
- Nicolaas Heinsius était alors Secrétaire d'Amsterdam; sa santé était bien délabrée et il se trouvait impliqué dans un procès que lui intenta sa maîtresse, Margaretha Wullen, qu'il avait promis d'épouser, et qui lui avait donné deux fils: il perdit ce procès.
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