Oeuvres complètes. Tome XV. Observations astronomiques
(1925)–Christiaan Huygens[p. 209] | |
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Christiaan Huygens salue son altesse le prince Léopold D'Étrurie2).Altesse,
Dans cet opuscule j'étudie des objets fort éloignés dans l'espace céleste, des objets situés en-dehors du champ d'observation des hommes, à moins que ceux-ci ne profitent des secours de la science appliquée. Je pense bien que beaucoup de gens diront que je me suis donné trop de peine pour examiner des choses qui d'après l'opinion générale nous regardent si peu, tandis qu'il y en a encore un si grand nombre parmi celles situées ici-bas près de nous qui méritent d'être étudiées. Mais ceux qui parlent ainsi semblent trop peu remarquer combien l'investigation des choses célestes est supérieure à toute autre étude, et combien grandiose est le fait lui-même que notre contemplation s'étend jusqu'à des parties de la nature placées à de si grandes distances; lesquelles, quoique paraissant obscures et petites, sont cependant en réalité brillantes et fort grandes. Car si nous estimions que ces objets nous regardent peu pour1) | |
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Serenissimo principi Leopoldo ab Hetruria2)
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la raison qu'ils sont très éloignés, nous serions sûrement indignes d'un esprit doué de raison par laquelle nous nous élevons aisément à travers l'immensité des espaces célestes, indignes aussi de cet instrument merveilleux et jamais assez loué, inventé pour étendre la vision, instrument à l'aide duquel nous atteignons aussi la région des astres avec le sens de la vue lui-même. C'est en profitant de cette invention que j'ai pénétré maintenant plus avant que personne auparavant dans le domaine éloigné de Saturne, que je suis parvenu si loin que de cette route immense il ne restait qu'une centième partie1) seulement: si j'avais pu franchir d'une façon ou d'une autre cette dernière partie, combien de, et quelles, nouvelles, bons dieux, aurais-je à raconter! A présent je décris ce que j'ai pu observer de mes yeux à la distance nommée: personne ne niera que ceci aussi est admirable et bien digne d'être rapporté. Qui en effet ne sera pas saisi d'admiration lorsqu'il aura vu Saturne entouré d'un anneau et pour ainsi dire ceint d'une couronne? qu'il aura compris que telle est la forme de ce corps qui, tout en étant toujours le même, prend cependant des apparences diverses et a résisté obstinément jusqu'ici aux conjectures des Astronomes. Le fait qu'une Planète non aperçue jusqu'aujourd'hui a été découverte au ciel, eût étonné tout le monde comme une chose également nouvelle et inopinée, si les étoiles de Médicis2) n'en avaient ôté la grâce de la nouveauté. Cependant, plus longtemps ce satellite de Saturne, découvert par nous, est resté caché et plus il a fallu d'effort pour le faire descendre à la terre, plus aussi devons-nous nous réjouir de cette capture; nous le devons aussi, par ce | |
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putemus, indigni profecto simus mente rationis participe, qua facile immensa caeli spatia transcendimus, indigni etiam egregio illo, nec vnquam satis laudato, propagandae visionis invento, quo ad astrorum regionem ipso quoque oculorum sensu pertingimus. Cujus quidem inventi beneficio ad longinqua Saturni regna propius nunc quam antehac quisquam adivi, & vsque eò progressus sum, vt vasti adeo itineris, pars vna centesima1) tantummodo reliqua fuerit: quam si quo pacto superare potuissem, quot qualiaque, dij boni, narranda haberem! Nunc autem ea perscribo quae ex intervallo isto notare oculis valui, quaeque & ipsa miranda esse & relatu dignissima nemo diffitebitur. Quem enim non ad-|+ miratio capiet, vbi Saturnum annulo circumdatum ac velut corona redimitum viderit? atque hanc eam formam esse, quae, cum perpetuo eadem sit, diversas tamen facies induat, & pertinaciter hactenus conjecturas Astronomorum frustretur. At neque hoc minus novum atque inopinabile omnium auribus accidisset, Planetam aliquem non antea visum in caelo repertum esse, nisi novitatis gratiam stellae Mediceae2) abstulissent. Verum hic noster Saturni accola, quo diutius latuit, majorique molimine ad terram deducendus fuit, eo magis deprehenso gaudendum est: quodque vnus hactenus desideratus, cumulum nunc tandem errantium stellarum | |
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que, manquant seul jusqu'ici, il complète maintenant la collection des astres errants et leur nombre de douze1): j'oserais presqu'affirmer qu'à l'avenir on n'en trouvera pas davantage. Ce qui est certain, c'est que les petites planètes existent désormais en nombre égal à celui des planètes grandes et primaires, parmi lesquelles il faut compter cette Terre, et que les deux groupes ensemble sont exprimées par le nombre que nous considérons comme parfait, de sorte qu'on pourrait croire que ce mode d'existence a été prédestiné par la volonté de l'architecte souverain. Mais je ne m'étendrai pas sur la riche matière à contemplations qui se présentera aux esprits des philosophes à propos de ces corps célestes, avec lesquels nous avons enrichi le monde comme par une nouvelle acquisition. Il y a une chose cependant que je ne voudrais pas qu'ils laissent passer inaperçue, savoir quel sérieux argument cemonde de Saturne fournit en faveur de ce merveilleux système de l'univers qu'on appelle du nom de Copernic: en effet, si les quatre lunes trouvées auprès de Jupiter ont pu ôter plus ou moins leurs scrupules à ceux qui avaient adopté ce système à contre-coeur, la lune unique, et par cela même qu'elle est unique plus semblable à la nôtre, qui circule autour de Saturne, les convaincra sans doute plus aisément: pour ne pas parler maintenant d'une autre ressemblance du globe de Saturne avec le nôtre, que les gens versés en Astronomie trouveront dans l'égalité de l'inclinaison des axes de l'un et de l'autre2). Réfléchissant à tout cela, il me semble impossible qu'un laps de temps quelconque puisse oblitérer la vérité si heureusement trouvée dans ces matières et soutenue par des preuves | |
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explet, numerumque earum duodenarium1); quo majorem post hac repertum non iri, prope est ut confirmare audeam. Certè jam majoribus illis ac primarijs, inter quos Tellus haec reponenda est, aequales multitudine |+ minores existunt, & utrique illo, quem perfectum dicimus, numero continentur, ut consilio summi opificis modus hic praefinitus videri possit. Caeterum multiplicem contemplandi materiam, Philosophorum ingenijs circa haec caelestia corpora exorituram, quibus veluti nova accessione mundum auximus, non persequar. Vnum hoc inanimadversum eos praeterire nolim; nempe quam non leve argumentum ad astruendum pulcherrimum illum mundi universi ordinem, qui à Copernico nomen habet, Saturnius hic mundus adferat: si enim gravatè olim isti systemati assentientibus, scrupulum demere potuerunt quaternae circa Iovem repertae Lunae; manifestius vtique nunc eos convincet vnica illa circa Saturnum oberrans, atque ob hoc ipsum quod vnica est, nostratis Lunae similitudinem magis exprimens: vt+ omittam nunc aliam quoque Satur|nij globi cum hoc nostro cognationem, quam in simili axium utriusque inclinatione2) invenient Astronomiae periti. Quae sanè cum mecum reputo, fieri non posse videtur, vt veritatem hisce in rebus tam feliciter repertam, tamque | |
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si solides, aussi longtemps en tout cas qu'un souvenir quelconque restera des observations de Galilée ou des nôtres. C'est pourquoi j'ai cru devoir publier ces résultats dans cet écrit tel quel et les communiquer à tous, pour les arracher à l'oubli et afin que, alors même que quelque jour viendrait où les instruments avec lesquels on pût répéter ces observations fissent défaut, il y eût cependant moyen de démontrer qu'elles ont été faites. Quant à ma dédication de ce traité à votre Altesse, elle est due à plus d'une raison. D'abord j'ai cru que de votre nom si illustre une célébrité et une clarté abondante rejailliraient sur mon ouvrage: comme la gloire de ce nom est répandue largement dans l'univers, pour autant qu'on y prend quelque intérêt à la vertu ou à la civilisation, dédier ce livre à vous, c'est le déposer pour ainsi dire dans un endroit élevé et visible à tous. En second lieu je n'ignorais pas combien notre découverte, consistant dans une tentative d'explication des mystères perplexes de Saturne, acquerrait d'importance si l'honneur d'être approuvée par votre jugement si exact pourrait lui échoir: plaise à Dieu que je n'aie pas espéré cette approbation en vain! Mais avant tout, Altesse, je me suis réjoui d'avoir trouvé une occasion, dont j'ai cru devoir profiter, de déclarer publiquement combien vous doivent les meilleurs arts et les meilleures sciences, et parmi celles-ci les mathématiques en premier lieu, parce que vous vous montrez leur patron et leur défenseur contre la barbarie grandissante de jour en jour, et parce que vous leur conférez une grande dignité en faisant d'eux votre occupation personnelle, en les admettant pour ainsi dire à votre foyer; parce qu'enfin vous contribuez | |
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manifestis indicijs fultam, ulla aetas obliterare valeat, quam diu modo observationum Galilei aut nostrarum aliqua memoria supererit. Hasce igitur vt ab oblivione vindicarem, vtque deficientibus forsan olim organis quibus easdem repetere liceat, esset tamen vnde aliquando extitisse probari posset, hac qualicunque scriptione publicandas censui, omnibusque impertiendas. Quod autem Celsitudini Tuae commentarium hunc inscripserim, feci id non vna ratione. Namque in primis celebritatem claritatemque ei non exiguam ab Illustrissimo nomine tuo acquiri posse credidi; cujus cum per+ orbem vniversum, quà modo aliquis vir|tuti aut humanitati locus est, latè fama pervaserit, librum hunc tibi nuncupare, hoc est velut in edito cunctisque conspicuo loco eum deponere. Deinde nec ignorabam quantum momenti accessurum esset invento illo nostro, quo perplexa Saturni mysteria exponere conatus sum, si exactissimo tuo judicio illud probari contingeret: quod utinam non frustra speraverim. Sed ante omnia occasionem aliquam me invenisse gavisus sum, neque omittendam duxi, qua palam commemorarem quantum tibi, Princeps Celsissime, artes disciplinaeque optimae, & in his Mathematicae praesertim debeant, quod contra invalescentem indies barbariem patronum ijs ac defensorem te praestas, quodque familiariter eas colendo, ac velut in contubernium tuum admittendo, plurimum digni- | |
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à leur développement et les enrichissez en rappelant à la vie les écrits des plus excellents auteurs de toute l'antiquité. À agir ainsi, les exemples illustres de vos ancêtres aussi bien que votre vertu innée et l'éminente disposition de votre âme vous poussent. Quant à nous, à qui se font sentir les effets utiles de votre excellente volonté et de vos heureux soins, il nous convient de les reconnaître et de les célébrer avec gratitude. La Haye. Le 5 juillet de l'année 1659. | |
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tatis ipsis concilias: quod denique praestantissimorum+ ex omni antiquitate | Autorum scriptis in vitam revocatis easdem promoves ac locupletas. Nempe ad haec facienda, & illustria majorum tuorum exempla & innata virtus & egregia animi tui propensio te impellunt. nos autem ad quos optimae hujus tuae voluntatis curaeque utilitas pervenit, grato animo illa agnoscere & praedicare aequum est. Hagae Comitis. 5. Iulij. Anno 1659. |
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