Oeuvres complètes. Tome XXI. Cosmologie
(1944)–Christiaan Huygens[p. 189] | |
Astroscopia compendiaria. | |
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Avertissement.Nous avons dit quelques mots à la p. 19 qui précède de l'idée, non exécutée, de Huygens de 1662 d'observer les astres avec des lunettes sans tuyau ‘laissant seulement [le côté] d'en bas [du tuyau]’, ainsi que des observations effectives, sans aucun tuyau, qui eurent lieu en France en 1663 et auxquelles Huygens assista. C'était à Issy, à la maison de campagne de Thévenot, qu'on observait de cette façon suivant les idées d'Auzout1). Huygens écrit tant à Moray qu'à son frère Constantyn qu'à travers le petit ais où l'objectif est enchâssé passe aussi, à angles droits, un petit tuyau par lequel un observateur placé auprès de l'objectif vise l'astre désiré, mettant ainsi l'objectif lui-même dans la bonne position, après quoi l'on trouve aisément le lieu qui convient au même instant à l'oculaire placé sur un pied portatif. Il ne dit pas si l'observateur mentionné se trouvait sur une échelle ni à quel objet fixe le petit ais de l'objectif de la lunette aérienne de 35 pieds était attaché. Etait-ce à un arbre, à un mât, à un coin de la maison? Et quel était le mécanisme par lequel l'observateur fixait l'ais dans la bonne position? Nous ignorons ces détails. Dans son discours de 1667 sur l'expédition de Madagascar Auzout mentionne2) ‘la machine pour se seruir des Lunetes sans tuiau’, et dans l'Astroscopia Huygens parle en termes généraux3), à | |
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propos de cette invention antérieure, d'un mécanisme trop compliqué qui jusqu'ici s'est montré impraticable4). Auzout lui-même, encore en 1684, n'était pas de cet avis5). Suivant la lettre de Huygens d'août 1683 à son frère Constantyn, ce fut en lisant un écrit de cette année de Hautefeuille - quoique cet écrit6) ne se rapporte pas à une lunette sans tuyau - qu'il conçut l'idée de sa nouvelle construction. Mais il est
Dans le Manuscrit F7) il nota ensuite: ‘ἑυρηϰα le 28 Nov. 1683. lunette d'approche sans tuyau, pour les astres. fil de soye. contrepoids pour hausser facilement la traverse aupres de l'oeil. La piece de bois b [figure] glisse le long du mast estant taillée a queue d'aronde. deux regles de bois attachees sur le mast laissent entre deux la coulisse’8). | |
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En décembre 1683 Huygens écrit à B. Fullenius9) avoir observé la lune avec sa nouvelle lunette sans tuyau, la distance des lentilles entr'elles étant de 36 pieds10). En avril 1685 il est question d'une observation avec un objectif de 84 pieds de foyer, supporté par un mât de 61 pieds11), en octobre 1686 d'un mât de 105 pieds et d'une lentille de 125 pieds12), en mars 1687 de l'emploi d'une lentille de plus de 200 pieds13). Nous observons en passant qu'il n'est pas vrai, comme il est dit à la p. 10 du T. XV dans un Avertissement où il est question de ‘la manipulation de ces instruments [c.à.d. de télescopes] énormes’, que Huygens poussa ‘la longueur des tubes jusqu'à 122 pieds’: à l'endroit cité14) il est en vérité question d'un ‘telescopium ped. 122’ de 1686, mais c'est d'un télescope sans tube qu'il s'agit. La lettre de Huygens à Cassini à laquelle celui-ci répondit le 16 février 168415) est perdue. D'après la réponse Huygens y avait parlé de sa nouvelle méthode ‘de faciliter l'usage des grands verres’, mais sans préciser la nature de son invention. Cassini désire apprendre à la connaître puisque Campani venait de lui envoyer ‘4 obiectifs tres excellents’. Au moment de recevoir cette lettre, c.à.d. le 3 mars, Huygens était en train d'écrire l'Astroscopia, comme il le dit à la p. 227 qui suit. Cassini a-t-il pu deviner, d'après les termes de la lettre perdue, que Huygens observait sans tuyau? Cela ne paraît nullement improbable. Le 9 mars le père Constantyn, écrivant à H. de Beringhen à Paris16), dit que son fils ‘sauue la difficulte qu'il y auroit a fabriquer, à construire et employer des Tuyaux de Lunette assez longs pour mettre aysement en pratique l'usage de ces grands verres objectifs qui vous sont venus de Rome en france’. Si cette lettre, comme celle de Cassini, a mis seize jours pour arriver à destination, Cassini a pu savoir positivement le 25 ou le 26 mars 1684 qu'il s'agissait | |
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d'observations sans tuyau. Mais comme il écrit à Huygens au commencement de juin 168417) avoir trouvé déjà le 21 mars avec une des lentilles italiennes - celle de 100 pieds de foyer -, en observant sans tuyau, deux nouveaux satellites de Saturne - il s'agit de Thetys et de Dione, quatrième et cinquième satellites, tandis que Huygens retrouvait avec quelque peine (voyez la p. 205 qui suit), Japet et Rhéa, découverts à Paris respectivement en 1671 et 167218) - A. Wolf a peut-être raison de dire: ‘A telescope in which the objectglass and the eyepiece were in separate pieces was independently [nous soulignons] introduced by Cassini’19), contrairement à la remarque de Constantyn frère20). Dans l'Astroscopia, donc déjà avant d'avoir appris la découverte des deux nouveaux satellites, Huygens reconnaît la supériorité des instruments italiens de construction récente21). Quant à la première manière de Cassini d'observer sans tuyau, celle de mars et avril 1684, elle avait le grand avantage que l'observateur n'était pas dérangé par le vent: l'objectif était attaché dans une fente à la tour orientale de l'observatoire22). | |
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Dans l'Astroscopia Huygens parle lui-même23) de la difficulté provenant du vent; voyez encore sur ce sujet les p. 51, 88 etc., datant de 1686, de notre T. IX. En 1693 il va jusqu'à dire qu'il a eu tort d'avoir observé sans tuyau pour des longueurs inférieures à 80 pieds; ce n'est qu'à partir de cette longueur ‘ou les tuyaux ne peuvent aller’ qu'il faut se servir de sa méthode24). A Paris on s'avisa en 1685 de se procurer pour les observations la tour de bois de Marly, haute de 120 pieds. Du Hamel écrit le 23 mai de cette année à Huygens25) - après avoir mentionné les observations sans tuyau - qu'on va faire venir la dite tour ‘en cas qu'on ueuille se seruir de tuyau’. Suivant lui la tour devait donc servir uniquement à y appuyer de longues lunettes, un peu comme Huygens dit dans l'Astroscopia26) qu'on peut appuyer son mât contre une tour27). Il est cependant certain que la tour de Marly était aussi employée pour observer sans tuyau: voyez p.e., outre la note 22 qui précède, la p. 167 du livre de C. Wolf où il est question des escaliers de la tour servant à ‘y porter les objectifs’, ainsi que la lettre du 5 décembre 1686 de de la Hire à Huygens28) où il parle à propos de la tour des ‘coulisses par les costez pour eleuer le uerre obiectif a toutes sortes de hauteurs’. Ces coulisses sont apparem- | |
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ment du même genre que celles dont Huygens se servait29). Il n'avait donc pas tout-à-fait tort en écrivant en août 1684 à son frère Constantyn30) ne pas douter ‘que dans la suite du temps [les Parisiens] ne soient bien aises de suivre [sa] methode’. Rien n'indique cependant qu'à Paris on aurait, du vivant de Huygens, réglé la position de l'objectif par un long fil. Voyez aussi à ce sujet la p. 101 du T. IX déjà citée dans la note 22. Mais consultez aussi la p. 236 qui suit sur un article de de la Hire de 1715.
Dans son avis au lecteur, Huygens dit avoir ajouté à sa brochure l'addition que contient cet avis31) lorsque l'Astroscopia avait déjà été imprimée sans cependant avoir été publiée. Avant d'écrire cet avis, donc avant la publication officielle, il avait toutesois déjà envoyé des exemplaires de son petit ouvrage à diverses personnes32); cela ressort du fait que Cassini le remercie de son premier envoi le 5 juin 168433), tandis que l'addition ne lui est envoyée par Huygens que le 6 juillet34). La rédaction des ‘Nouvelles de la République des Lettres’ connaissait cette dernière en publiant leur no de mai 1684: cette publication a dû en réalité avoir eu lieu un peu plus tard. Un des premiers exemplaires incomplets fut adressé au marquis de Louvois35). Comme il ressort de la lettre de Huygens qui accompagnait la brochure, il se proposait encore en mai 1684 de retourner à Paris: il dit attendre toujours l'honneur des ordres du marquis. | |
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Le tout premier exemplaire envoyé en France, semble-t-il, fut celui que Huygens adressa à Cl. Perrault et qui était apparemment destiné à l'Académie des Sciences: il est mentionné dans les Registres sous la date du 17 mai 168436). Ce n'est que le 25 août que Perrault remercie Huygens de ‘la feuille contenante l'addition’37). Une feuille du portefeuille ‘Musica’38) donne la liste des personnes qui reçurent l'Astroscopia39). D'après la lettre du 19 juin 1684 à son frère Constantyn40) les premiers exemplaires de l'Astroscopia, dépourvus de l'addition, avaient une autre préface, puisqu'il écrit: ‘Je fais imprimer de nouveau la preface ad Lectorem ... et l'on mettra cette derniere a la place de l'autre’.
La lunette aérienne de Huygens comme celle, antérieure, d'Auzout et comme celles qu'on employa à Paris en et après 1684, ne pouvait servir utilement qu'à contempler la lune et les planètes (ou, le cas échéant, les comètes). Ne disposant pas de lentilles comparables à celles de Campani - voyez aussi sur ce sujet l'Avertissement suivant - Huygens n'a jamais réussi à voir le quatrième et le cinquième satellite de Saturne. Il est donc évident qu'après 1681 il n'a pas pu découvrir à la Haye - comme cela avait jadis été le cas pour l'anneau et le premier satellite de Saturne - de nouvelles particularités invisibles ailleurs. Ceci suffit pour expliquer qu'il n'a pas noté beaucoup d'observations faites avec son nouvel instrument. Il écrit d'ailleurs en diverses occa- | |
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sions que le jardin de la maison paternelle du Plein, où le mât était dressé, n'est pas assez grand pour permettre toutes les observations41). Notons encore que Karl, lantgrave de Hesse depuis 1675, le futur mécène de Papin, ayant vu ‘l'appareil des grandes Lunettes’ à la Haye, voulut en avoir un pareil42); quoique Huygens dise: ‘je crois qu'il faudra travailler’ pour le lui procurer, nous ne voyons pas que le prince ait reçu ce qu'il désirait43).
En 1684 et dans les années suivantes ni Huygens ni les astronomes français, anglais ou allemands ne pouvaient prévoir qu'on réussirait dans la suite à fabriquer des lentilles achromatiques, qui rendraient superflues les lunettes excessivement longues, tant celles à tuyau que les aériennes.
Nous avons déjà dit quelques mots dans le T. XV44) sur la mesure du diamètre apparent de Jupiter dont Huygens compara d'abord, le 18 juin 168445), l'image vue | |
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à travers le télescope aérien avec la lune vue à l'oeil nu qui se trouvait dans le voisinage de la planète46) et qu'il observa un peu plus tard47) en introduisant dans le télescope sa ‘vergette platte de cuivre ... qui va en diminuant’, ce qui permet de remarquer ‘l'endroit de cette verge qui couvre justement la planete’. Il ne poursuivit pas cette recherche, puisqu'il avait en somme pleine confiance dans les résultats déjà antérieurement obtenus par cette dernière méthode lesquels cependant sont moins exacts qu'il ne croyait48). |
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